Je l’ai rencontré dans une histoire.
Plus étrange : une histoire que je racontais.
Les personnages étaient réels pourtant, mais je ne les avais jamais rencontrés. Alors je me suis dit que tout compte fait, le vélo, lui, devait l’être aussi. Il nous en faisait voir de toutes les couleurs. Il traversait les hameaux, les villages, les villes, les départements, les pays…
Il écumait les sentiers, les chemins, les routes, les nationales, les autoroutes même… Rien ne l’arrêtait : Les pavés du nord, les terrils? Avalés ! Les sentiers escarpés de Bretagne? Digérés!
Les chemins noirs de France, les longues routes rectilignes battues par les vents de son flanc ouest, les diagonales folles jetées à travers l’Europe, englouties!

Et un jour, il est arrivé chez moi. En mille morceaux. Alors je l’ai assemblé, patiemment, pièce par pièce, comme pour reconstituer un songe.
Qui était-elle, cette mystérieuse machine aux lignes fluides, cette romantique bestiole qui répondait à un sigle aussi composite que sa nature : 2 lettres, un chiffre, M-R-4.

6 mois et 2000 km plus tard, de sentiers escarpés ou roulants, accrocheurs ou glissants, d’asphalte lisse ou cahoteux, nous allons bien, très bien.
J’en ai connu des bestioles, en alu, en acier, en carbone. J’avais découvert ce que d’aucuns appellent maintenant le gravel au guidon d’un Croix de Fer, il y a 5 ans. Ce fut un choc, une libération, une redéfinition du territoire : l’ouverture d’une infinité de possibles. Et puis, j’ai eu la chance de rouler avec ce qu’il se faisait de mieux : le carbone des Open (UP, puis Upper, bizarrement, je préférais le UP) et des 3T Exploro (rapides mais peu adaptés aux longues distances), ou le titane des CMT. C’est le OPEN qui m’avait offert le plus de possibilités, sur la route, sur les chemins ou sur des sentiers parfois escarpés. Je gardais toutefois un souvenir ému du Croix de fer, comme on repense à son premier amour, en essayant d’oublier ses limites.

Mais, aux premiers tours de pédales sur le MR4, je ne pouvais m’empêcher de penser à lui : je revenais à l’acier, à cette matière que j’aime entre toutes, elle dont était fait le cadre du vieux Mercier de mon père qui m’offrit mes premières joies de cycliste (dont une mémorable Marmotte en 1996 à 20 ans à peine ou l’escalade du premier col de ma vie, l’Espigoulier). Très vite, je réalisai combien le Reynolds 853 Proteam du MR4 balayait les défauts du Croix de Fer.

Je tenais enfin l’oiseau rare : le confort du Genesis, la fougue et la polyvalence de l’Open, la finesse esthétique un brin rétro du 853 en plus. Ce n’est bien sûr qu’un aperçu de ce que ce vélo peut offrir, puisque je ne l’ai testé qu’en configuration « baroudeur engagé » (roues 650, pneus 47 et monoplateau…). Peut-être le transformerai-je bientôt pour découvrir une autre facette de sa personnalité ? En attendant, je savoure son confort et sa fluidité tout en sollicitant de temps à autre son tonus…

Il y a deux jours, j’ai passé deux bonnes heures avec lui dans des chemins tortueux. Je n’avais pas choisi l’itinéraire idéal : entre franchissements, raidards et portages, je m’étais égaré sur le terrain de jeu des trailers. L’humidité et la chaleur usaient mon organisme mais alors que je poussais le vélo à mes côtés, je souriai soudain ne sachant plus si c’était lui qui me promenait ou bien l’inverse.

Le chemin se faisant de plus en plus sablonneux et la chaleur accablante, je me mis à fredonner une chanson de Gainsbourg. Les paroles furent à peu près celles-ci :

Il avait de longues courbes très claires Où parfois passaient des éclairs Comme au ciel passent des orages Il était plein de tatouages Que j’ai jamais très bien compris Sa direction portait “211” Sur son cadre on lisait “Personne” (…) Il était mince, il était beau Il sentait bon le sable chaud Mon MR4 ! Y avait du soleil sur son front Qui mettait dans ses rayons blonds De la lumière (…) J’avais rêvé que le destin Me ramènerait un beau matin Mon MR4 Qu’on s’en irait seuls tous les deux Dans quelque pays merveilleux Plein de lumière…

Et c’est ainsi que les rêves s’accomplissent.